MAI (n°2 – 1er mai 2022)

C’EST (drôle et) NOUVEAU

[PRÉ REQUIS : aimer le roman contemporain US, la satire sociale, détester le monde l’entreprise moderne, saisir les allusions en pop culture américaine, être Noir et être constamment à se heurter aux Blancs, vouloir l’égalité pour les minorités, connaître le sens du verbe tchiper]
C’est un « best seller du New York Times », qui vient de paraître mi-mars en France, Buck et moi de Mateo Askaripour est une comédie sociale acide, mais c’est aussi un pamphlet et un faux manuel de préceptes de motivation pour vendeurs. C’est parfois très drôle, avant de monter en puissance vers une impressionnante gravité de propos et de situation bouclée jusque dans les ultimes pages de remerciements où l’on y découvre  la forte part autobiographique.
L’histoire telle que portée sur la 4e de couverture :  Darren « Buck » Vender a 22 ans, il vit avec sa mère à Brooklyn. Major de promotion intelligent mais démotivé il a choisi de travailler comme barista dans un Starbucks de Manhattan. Instinct ou hasard ? C’est en convaincant un habitué de changer de boisson qu’il va lui-même changer le cours de sa vie. L’homme d’affaires est tellement impressionné par son charisme qu’il lui propose de le rejoindre chez Sumwun, une startup au succès aussi fulgurant qu’opaque. Après un entretien surréaliste, et une formation infernale qui ressemble fortement à un bizutage, Darren (ou plutôt Buck, comme on l’appelle désormais), est embauché. Le problème, c’est qu’il ne sait pas bien pourquoi.
Ça continue comme cela (mais là Buchet-Chastel en fait un peu trop quand même) :
Plongée hilarante et acide dans le monde de l’entreprise du XXIe siècle, Buck & moi est une satire inoubliable qui rappelle aussi bien BlackKKklansman de Spike Lee que La Foire aux vanités de Thackeray.
Pour ma part, je le rapprocherais de ces comédies sociales new yorkaises actuelles, brassant les questions de race, de diversité, de démerde dans ce monde de fou biberonné aux réseaux sociaux et aux médias putassiers, tel qu’on en voit sur Netflix. La plus proche à mon sens est (l’excellente, d’ailleurs) série Master of none. .
J’ai prévenu dans les pré-requis en début de cet article : cela ne va pas plaire forcément à tout le monde. Il faut avoir une sensibilité pour la littérature américaine contemporaine très ancrée sur le présent, et s’intéresser aux questions du monde du travail d’aujourd’hui. Le pendant dramatique de Buck et moi, seraient les premiers ouvrages de Jay McInerney (je parle là à ceux assis au premier rang qui voient ce que je veux dire). Démarrant sur du burlesque qui monte peu à peu en puissance, et traversé par un humour corrosif porté sur la société américaine en proie « à la question raciale » et sur le monde de l’entreprise, le récit zigzague entre plusieurs genres (pathos familial, comédie sociale, dénonciation, polar…), et malgré des références pop culture qui parfois nous échappent tant elles sont abondantes, quelques rebondissements un peu limite, je ne l’ai pas lâché. De fait, le projet est réussi et on découvre dans les remerciements (très touchants, soit dit en passant) qu’une adaptation cinématographique doit être en cours, ce qui n’est pas étonnant car la structure de l’ensemble, de rendissements en détours, jusqu’au climax (la grande scène en public) et le coup de théâtre dans les dernières pages démontrent que ce n’est pas qu’un OVNI foutoir, mais quelque chose de très maîtrisé. Enfin, il y a de nombreuses métaphores jubilatoires…
Tout du long, mais notamment dans sa dernière partie entre les agissements, les réflexions et la destinée finale du héros, on saisit toute la complexité — euphémisme — des rapports raciaux actuels aux États-Unis, et on se dit que s’il n’est pas vrai que l’on puisse employer avec assurance chez nous la fameuse expression « Heureux comme un Noir en France », eh bien, ça va tout de même mieux de ce côté de l’océan. Toutes choses finissant hélas par le traverser, plus que jamais il va nous falloir rester agrippés à nos principes.
Drôle, grave et édifiant.
Stéphane Roques (Traducteur) – 
EAN : 9782283035696 416 pages – BUCHET-CHASTEL. 22,90€

Les premières pages du chapitre 2, là où tout bascule :

 


C’EST (drôle et) (RE) NOUVEAU

[PRÉ REQUIS : aimer roman contemporain, l’humour noir et la satire sociale]
Feel Good
, est une réédition intervenue ce début d’année d’un roman paru en 2019 au Diable Vauvert. Thomas Gunzig, romancier, nouvelliste, auteur de théâtre, scénariste, belge (le Belge étant redoutable et compétitif en matière d’humour) adulé et multi-récompensé fait depuis ses débuts dans l’humour (ou le comique, comme on voudra, voir l’édito de cette lettre). Gunzig, je l’avais lu avec ennui à ses débuts dans dunes recueil de nouvelles au Castor Astral (À par moi, personne n’est mort en 1993) et un autre plus tard, faisant preuve d’effort et de bienveillance (Au Diable Vauvert, déjà, en 2003 : Le Plus Petit Zoo du monde). Et je l’avais trouvé toujours autant sans intérêt à 10 ans de distance. L’enthousiasme, quoique encore restreint qu’il suscitait et les prix qui lui pleuvaient dessus comme du sel sur un cornet de frites me plongeaient en abîmes de perplexité. Je me souviens très clairement m’être dit, j’étais debout dans la cuisine et la vitre micro-onde me revoyait mon visage blafard et agacé de zoïle : « encore un auteur surcôté qui ne tiendra pas et qui doit son bouche-à-oreille a un bon réseau de potes ». Force est de reconnaître que je suis très mauvais en prospective (il vaudrait mieux que je ne sois jamais éditeur ou tienne une newsletter, ce genre) puisque 30 ans plus tard Gunzing, ex-dyslexique et ex-libraire nous dit-on sur Wikipédia comme si c’était une garantie de patine encaustiquée, est une star de la littérature belge décalée.
Surpris de le voir encore sur les rayons (j’avais réglé son cas pour l’éternité, et je pensais même qu’il n’existait plus, peut-être mort. Il y a des gens comme cela, ou comme Mireille Mathieu) et attiré par le titre de Feel Good en pleine vague persistante des livres feel good dégoulinants de bonheur et apporteurs de développement personnel, je me suis penché avec magnanimité sur la chose. Et je dois dire que j’ai adoré.
Il s’agit d’un roman d’une simplicité exemplaire (une vendeuse de chaussures qui se débat dans les emmerdes ; un écrivain qui rate tout tant ses livres que sa vie : ils vont se rencontrer sur un projet improbable de kidnapping, puis d’écriture d’un roman feel good dans l’espoir d’en faire un jackpot financier. Il y a bien quelques incohérences (on dira en litote : des postulats à faire accepter) dans ce roman de deux losers pathétiques comme diraient les winners, mais ça tient furieusement la route ; pourquoi parce qu’en fait ce n’est ni drôle, ni hilarant, loin s’en faut, mais c’est caustique, servi par un ton froid, détaché, clinique, et surtout acéré sur bien des points de la nature humaine et des mille violences de l’époque, laquelle est dénoncée avec une lucidité désenchantée et mollement désespérée (entre autres exemples, les espoirs naifs, puis déçus de l’écrivain de seconde zone et les baffes qu’il se prend dans le monde de l’édition, sont d’une extrême précision et d’une acuité remarquable — je peux en témoigner et peux même m’identifier. Ces pages sont presque un « manuel pour devenir un écrivain raté »). Outre un talent manifeste à mêler références de la pop culture la plus vaine aux allusions culturelles pointues, il est intéressant par sa forme d’humour : peu de faits, peu d’aléas endurés par les personnages sont vraiment drôles, mais ce qu’on perçoit en permanence est l’œil ironique, sarcastique et cruel de Gunzig derrière l’ensemble, et ce, tout du long. C’est de l’humour noir distancé. Ce genre n’a pas forcément besoin d’effets : il faut simplement gratter où ça fait mal — en souriant doucereusement.
Et puis, tout de même, au passage, outre une mise en abîme (le roman est feel good)… c’est une critique en creux assassine et futée des romans feel good. Et ça, c’est du bonheur.
384 p. Le Livre de poche. EAN : 9782253103752
Voici la pub qu’en fait Le Livre de poche soi-même : Alice, vendeuse dans un magasin de chaussures, a toujours été marquée par la précarité sociale. Elle n’en peut plus de devoir compter chaque centime dépensé et de ne pas pouvoir offrir une vie plus confortable à son fils. L’idée folle germe alors en elle d’enlever un enfant de riches dans une crèche de riches pour exiger une rançon. Malheureusement, tout ne se déroule pas comme prévu.
Tom, écrivain moyen, croise la route d’Alice et son histoire de kidnapping lui donne une idée : il lui propose d’en tirer un roman et de partager les bénéfices. Alice, peu convaincue, lui fait une contre-proposition : écrire un feel good selon les recettes qui plaisent aujourd’hui, un best-seller susceptible de se vendre à des centaines de milliers d’exemplaires qui les sortirait définitivement de la misère…
Roman en abyme où humour noir et fatalisme côtoient rage de vivre et espoir sans faille, Feel Goodalterne passages hilarants et description lucide de notre temps.
L’épopée de deux perdants très attachants, au rythme d’une fine satire sociale. France Inter.
C’est parti pour un roman dans le roman, voire deux romans dans le roman. Malgré les larmes du désespoir, l’humour est constamment en embuscade. L’Express.
Et voici, comme si vous étiez à la librairie en train de lire (pour savoir si vous allez investir dans du Gunzig, ou pas du tout), les premières pages (« escape » ou clic sur la croix pour sortir de la galerie) :


C’EST (UN PEU) drôle

[PRÉ REQUIS : détester les gens, aimer l’écriture chantournée et se moquer du physique des autres]
Comme promis parce que j’en j’ai parlé le mois dernier, lu Les lettres d’engueulade – un guide littéraire de Jean-Luc Coudray. J’ai préféré ses Lettres de burn-out (voir VIS COMICA n°1). Ici il y a quelques perles, mais le procédé et la structure des missives sont souvent les mêmes, pouvant lasser (ou alors il faut s’en faire une de temps en temps. Il y en a 80, ce qui est tout de même une performance à saluer), avec un style parfois trop empesé. À offrir à quelqu’un qui aime s’engueuler, ce sera toujours une source de modèles en matière de mauvaise foi. Je vous en mets une toutefois ci-dessous, qui ne fera pas de mal (« escape » ou clic sur la croix pour sortir de la galerie). L’arbre Vengeur. « Les Insensés » nº41 192 pages – 16 euros – ISBN : 978-2-37498-182-6.


C’EST (drôle et) EN LIGNE

Mario Vargas Llosa, prix Nobel de littérature 2010, est sorti de l’hôpital le 25 avril dernier après avoir vaincu la covid. L’autre grande nouvelle est qu’il est dans VIS COMICA.

De l’art de raconter des histoires

[PRÉ REQUIS : avoir une dent contre les artisans ; aimer l’ironie et l’auto-dérision]
Le lauréat 2010 du Nobel de littérature, Mario Vargas Llosa, a tenu une chronique régulière dans plusieurs journaux de langue espagnole. En 2010, année de son Nobel, il la consacrait au bobard tel qu’il est pratiqué dans son pays natal, le Pérou. Je vous ai retrouvé cela dans les archives de Courrier International. Cela ressemble à Vous plaisantez, monsieur Tanner, de Jean-Paul Dubois. Mais en tellement mieux… 

Ce matin, à l’heure du déjeuner, j’ai écouté ma fille Morgana raconter les histoires que la société Cable Mágico leur raconte, à elle et à son mari, Stefan, pour justifier le temps qu’elle met à leur installer la télévision par câble. On leur jure que quelqu’un viendra l’après-midi, le lendemain, le lendemain après-midi, et personne ne vient jamais. Lassés de ces boniments, ils ont décidé de faire appel au concurrent, Direct TV, en espérant qu’il soit plus ponctuel.
Ce qui est arrivé à Stefan et Morgana m’a rappelé la merveilleuse histoire de Ventilaciones Rodríguez SA, que j’ai vécue et endurée pendant près de douze mois, ici à Lima, il y a pas moins de trente ans. Nous avions acheté une maison sur le front de mer de Barranco, et un ami architecte, Cartucho Miró Quesada, avait dessiné sur tout l’étage supérieur le bureau de mes rêves : des étagères pour les livres, un immense bureau en bois massif, une escouade de fauteuils pour bavarder avec les amis et une cheminée près de laquelle se trouveraient un siège confortable et une bonne lampe de lecture.
Les circonstances ont fait que l’élément le plus mémorable de cette pièce est devenu, avec le temps et pour des raisons imprévues, la cheminée. Elle était en métal, aérienne et cylindrique, et Cartucho l’avait dessinée lui-même, comme une sculpture. Qui allait la fabriquer ? Quelqu’un, peut-être Cartucho lui-même, me recommanda de faire appel à cette entreprise indescriptible au nom climatisé : Ventilaciones Rodríguez SA. Je me rappelle parfaitement cet après-midi-là, à l’heure du crépuscule, où le propriétaire et gérant, M. Rodríguez, se présenta dans mon bureau encore inexistant pour signer le contrat. Il était jeune énergique, bavard et furieusement sympathique. Il écouta les explications de l’architecte, examina les plans d’un œil expérimenté, commenta deux ou trois détails avec l’assurance d’un expert et décréta : “La cheminée sera prête dans deux semaines.”
Nous lui expliquâmes que ce n’était pas pressé à ce point. Le bureau ne serait achevé que dans un mois et demi. “Ça, c’est votre problème, déclara-t-il avec un aplomb confondant. Elle sera prête dans quinze jours. Vous pourrez venir la chercher quand vous voudrez.”
Théâtre quotidien
Il disparut en un éclair et je ne l’ai plus jamais revu. Mais je jure que son nom et son fantôme m’ont hanté pendant les mois qui ont suivi cette unique rencontre. Le bureau finissait d’être aménagé et se remplissait de livres, de papiers, de disques, de machines à écrire, de tableaux, de meubles, de tapis, et il y avait toujours ce trou dans le plafond, laissant apparaître le ciel grisâtre de Lima, attendant la cheminée qui n’arrivait jamais.
Mes contacts avec Ventilaciones Rodríguez SA furent intenses, mais uniquement téléphoniques. Je finis même par développer une passion maladive pour la secrétaire de M. Rodríguez, dont je ne vis jamais le visage et ne sus jamais le nom. Mais je me rappelle sa voix, ses flatteries, ses pauses, ses inflexions, son théâtre quotidien, comme si je l’avais appelée il y a une demi-heure. Parler avec elle tous les matins, les cinq jours ouvrés de la semaine, devint un rite immuable de ma journée.
“Alors, mademoiselle, qu’est-ce que vous allez encore me raconter aujourd’hui ?” attaquais-je. Elle ne se fâchait jamais. Elle inspirait la même sympathie irrésistible que son patron. Gaie et aimable, elle prenait des nouvelles de ma santé et de ma famille, avant de me démoraliser avec le prétexte du jour. J’avoue que j’attendais cet instant avec une véritable fascination. Elle n’utilisait jamais deux fois la même excuse, elle avait un répertoire infini d’explications pour justifier l’injustifiable : les semaines, les mois, les trimestres passaient et la maudite cheminée n’arrivait jamais.
Il survenait des choses banales – le monsieur de la fonderie était cloué au lit avec une grippe et de la fièvre – ou de vraies catastrophes, comme des incendies ou des décès. Tout était bon. Un jour que j’avais perdu patience et que je vociférais dans le combiné, la secrétaire, jamais à court d’idées, me désarma en disant :
“Oh ! là, là ! Monsieur Vargas Llosa, vous rouspétez contre moi, vous vous empoisonnez la vie. Et moi, pendant ce temps, ici, je vois le ciel, je vous dis.
— Comment ça, vous voyez le ciel ? Qu’est-ce que vous voulez dire ?
— Eh bien, nous avons le plafond qui s’est effondré, je vous jure. Ça s’est passé la nuit dernière, quand il n’y avait personne dans les bureaux. Mais ce n’est pas cet accident qui me chagrine le plus, c’est de vous avoir fait mauvaise impression. Demain, nous vous livrons votre cheminée sans faute, vous avez ma parole.”
Un jour, elle eut l’extraordinaire sang-froid de me dire : “Oh ! là, là ! Monsieur Vargas Llosa, vous vous faites du mauvais sang alors que je vois votre belle cheminée toute neuve qui part dans le camion qui va vous la livrer chez vous.”
Elle mentait si merveilleusement bien, avec tant d’aplomb et de douceur, qu’il était impossible de ne pas la croire. Le lendemain, quand je l’appelai pour lui dire qu’il était impossible que le camion qui me livrait la cheminée mette plus de vingt-quatre heures à parcourir les 10 kilomètres qui séparent l’avenue Colonial de Lima de Barranco, elle se surpassa, m’assurant sur-le-champ d’un ton affligé, presque larmoyant : “Vous ne pouvez pas vous imaginer le malheur terrible qui est arrivé : le camion qui transportait votre cheminée a eu un accident et maintenant le chauffeur est à l’hôpital avec une commotion cérébrale. Heureusement, votre cheminée n’a pas une seule égratignure.”
Cela dura plus d’un an. Quand la cheminée arriva enfin à la maison de Barranco, nous nous étions presque habitués au trou dans le plafond par lequel, un jour, un pigeon distrait s’était fourvoyé avant d’atterrir sur mon bureau. Le plus drôle – le plus tragique – dans cette histoire, c’est que nous ne pûmes utiliser qu’une seule fois la maudite cheminée. Avec des résultats désastreux : la pièce s’était remplie de fumée, tout était noir de suie et j’eus un début d’asphyxie. Nous ne renouvelâmes jamais plus l’expérience.
Les mots et les choses
Cette secrétaire mythique de Ventilaciones Rodríguez SA était une magnifique adepte d’une pratique si répandue au Pérou qu’elle est rien de moins qu’un sport national : l’art de mecer [bercer]. Mecer est un péruvianisme qui signifie tromper et laisser longtemps quelqu’un dans le flou, de manière non pas crue ou grossière, mais aimable et même affectueuse, en l’endormant, en le plongeant dans une vague confusion, en lui dorant la pilule, en lui racontant des bobards, en l’étourdissant tant et si bien qu’il en arrive à croire que c’est oui quand c’est non et qu’il finit, de guerre lasse, par abandonner et renoncer à ce qu’il réclamait ou souhaitait obtenir. Si elle a été “bercée” avec talent, la victime, même si elle se rend compte à un moment donné qu’on l’a roulée, ne se fâche pas, finit par se résigner à sa défaite et peut même être contente, reconnaissant et admirant le bon travail que l’on a fait avec elle. “Bercer” est une tâche difficile, qui exige un talent histrionique, un discours persuasif, de l’esprit, du culot, de la sympathie et juste un brin de cynisme.
La pratique du “meceo” cache bien sûr un manque de sérieux et une échelle de valeurs détraquée – mais aussi une philosophie frivole, qui considère la vie comme une représentation dans laquelle vérité et mensonge sont des concepts relatifs et interchangeables, en fonction non pas du rapport entre ce que l’on dit et ce que l’on fait, entre les mots et les choses, mais du pouvoir de persuasion de celui qui “berce” sur celui qui est “bercé”. En dernière instance, pour les adeptes de cette morale et de cette façon d’agir, la vie est du pur théâtre. La conséquence de cette façon de vivre en “berçant” ou en étant “bercé”, c’est que tout prend du retard, que rien ne fonctionne et que règnent partout la frustration et la confusion. Mais c’est là une vision mesquine et terre à terre de l’art de mecer. La vision généreuse et artistique, c’est que, grâce au meceo, la vie est pur divertissement, tromperie, farce, jeu.
Si les Péruviens mettaient autant d’inventivité et de dextérité à bien faire les choses et à tenir leurs engagements qu’ils en mettent à “se bercer” les uns les autres, le Pérou serait le pays plus développé du monde. Mais quel ennui ! Mario Vargas Llosa •


C’EST (si RINGARD que s’en est) drôle

Dans cette rubrique, qui apparaîtra de temps à autre, VIS COMICA va vous ressortir des vieilleries humoristiques à leur époque, ou des textes sérieux devenus involontairement drôles avec le temps. Pour commencer doucement, un ouvrage bien ringard : l’Almanach Vermot, institution franchouillarde qui remonte à 1886. Et donc, de quoi riait-on il y a 111 ans ? Un exemple avec cette page du 25 mai 1911 (avec dessins de presse qui devaient être drôles à l’époque, mais où on voit que l’ouvrier est alcoolique et le bourgeois très social) qui nous raconte une anecdote, vraie ou non, à propos de l’écrivain Mark Twain (dont on parlera un de ces quatre, forcément).

(Dans le texte, Mrs Twain l’appelle « Sam » : le véritable nom de Mark Twain était Samuel Langhorne Clemens. Gageons que les lecteurs de l’Almanach Vermot, du fond de leur campagne en 1911, avaient rectifié. 


LE (drôle DE) COURRIER DES LECTEURS

• ROGER ROQUES, de la librairie CHAMPAVERT à Toulouse
Excellente idée de donner à lire du Benchley. Le supplice des week-end m’avait fait hurler de rire en son temps. À l’occasion au côté de Buster Keaton, quelques images, dialogues avec MaeWest ou écrits de W.-C. Fields seraient des mieux venues.
C’est noté, Roger ! Merci ! (J’ai retrouvé du W.C Fields dans ma bibliothèque. J’en parlerai). 

• JEAN PEZENNEC, écrivain
(sa Tarte aux phrases a été chroniquée dans le N°1 de VIS COMICA), de Nantes.
[Jean et moi parlions des auteurs russes] « Je connais un peu Viktor Pelevine pour avoir lu La flèche jaune qui est plus satirique qu’humoristique. Avec un thème récurrent dans la littérature russe : un voyage dans un train symbolisant la Russie. Sur le même thème, j’ai aussi chez moi un roman datant de l’époque soviétique, et qui est plus franchement humoristique, tout en ayant un fond satirique : Moscou-Petouchki, de Vénédikt Erofeiev (édité en français chez Albin Michel en 1975, alors qu’il ne l’était encore en URSS que sous forme de Samizdat). C’est un texte qui raconte sous la forme d’un solilogue de pochard lyrique un voyage en train de Moscou à Pétouchki (une gare de banlieue), dans un train où tout le monde est plus ou moins ivre, trajet à l’issue duquel le narrateur se retrouve à son point de départ. Pour moi un très grand livre, sorte de farce tragique. J’ai vu qu’il est en vente sur Internet mais à des prix prohibitifs. »
Promis, VIS COMICA parlera des auteurs russes un de ces quatre… Mais voilà qui me fait penser qu’il fait que je pazrle un jour d’André Castellanos Moya, très fort dans le soliloque délirant. 

• EMMANUEL P., de Paris
« Bravo en tout cas pour ce premier numéro. J’ai l’impression de pouvoir lire plein de livres, peut-être que j’en aurai le courage, à force. Et je suis sûr que tu vas nous trouver des autrices drôles également 😉« 
Excellentissime remarque, qui m’a troublé. En vérité, hormis Nadine Monfils (auteure belge de polars déjantés dont je parlerai prochainement) aucun nom ne me vient spontanément à l’esprit hormis des écrivaines de chick-lit, de comédies familiales, de bouquins feel good et bonheur gnagna à la con (dont VIS COMICA, qui se hausse du col en prétendant ne retenir que l’humour exigeant, ne parlera pas). Et Evelyn Waugh n’est pas une femme, hein, au fait. Certains romans d’Allison Lurie peut-être ? (il faut que je les retrouve dans mon fatras). Les femmes qui donnent dans l’humour littéraire, et que nous serions capables de citer spontanément seraient-elles aussi nombreuses, comme le fait remarquer le personnage de La Contrebasse de Süskind, que les compositrices de musique classique ? Toutes suggestions sont bienvenues pour que VIS COMICA respecte la parité au moins, et valorise les ostracisées au mieux, en ajoutant des autrices à l’humour exigeant dans sa tentative d’élaboration d’une bibliothèque humoristique


C’EST (pas drôle, car c’est déjà) FINI !

Rendez-vous le 1er juin pour d’autres nouveautés, du classique, de la vieillerie, des trucs en ligne..
En attendant vous pouvez toujours écouter mes podcasts : > ici « Le Documenteur » et > là « Mais de quoi tu me parles ? » (je ferai de nouveaux épisodes un de ces quatre, promis) ou acquérir mon nouveau roman (si ce n’est déjà fait).
Vous pouvez aussi chercher l’inspiration lecture avec le PENSE-BÊTE / LA BANDE-ANNONCE DE VIS COMICA (les auteurs dont je parlerai, je ne parlerai pas, j’ai déjà parlé, que vous pouvez d’ailleurs alimenter > en m’en suggérant pour enfin une tentative d’élaboration d’une bibliothèque de l’humour en littérature.
> N’hésitez pas à me faire remonter vos remarques et suggestions.
>>> Abonnez-vous à VIS COMICA c’est gratuit, faites abonner les âmes perdues en expliquant que c’est gratuit, voire soutenez (*) VIS COMICA ! À bientôt. 

(*) Ça veut dire des cadeaux, des trucs que je ne sais pas encore quoi, l’accès à un forum pour tchatcher et se refiler des plans lectures, etc.


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